Accueil page mise à jour le 9 septembre, 2005 Page précédente

Cet article a été écrit en 2000 par un pèlerin français qui a parcouru plusieurs fois le chemin et  pratique chaque année l'hospitalité dans un refuge en Espagne. Il est parti imprégné des images reçues des premiers chercheurs des années 1960, médiatisées par deux journalistes-pèlerins des années 1970. Elles le reliaient à des millions de  pèlerins médiévaux devenus les archétypes d'un pèlerinage moderne renaissant. Les conditions de son pèlerinage lui paraissaient proches des leurs. Après eux il a vécu sa propre expérience pèlerine, intense et durable.
Par pudeur sans doute, il nous la rapporte en se cachant en quelque sorte derrière ces marcheurs de jadis, partis "à la grâce de Dieu". Mais, constate-t-il, le Chemin a beaucoup changé en quelques années. Est-ce un esprit qui se perd avec les changements matériels ? Les "vrais pèlerins" ne sont plus seuls sur un Camino devenu un itinéraire à la mode. Mêlés aux randonneurs  et aux touristes, ne sont-ils pas pourtant plus proches des pèlerins médiévaux qui ne voyageaient pas sur des itinéraires spécifiques et n'avaient pas de gîtes réservés ? A chacun son chemin. Nul n'est tenu de marcher sur le Camino.
Nous publions in fine une réaction reçue d'un visiteur.

Ethique et esprit du Chemin, dérives actuelles
par un pèlerin-hospitalier

1er prix au concours photo en Provence

Jusqu'à ces dernières années, imprégnés des ouvrages de René La Coste-Messeliére, de Barret et Gurgand, de Vincenot et de quelques autres, les marcheurs adoptaient, quelles que soient leurs motivations, (et Dieu sait si elles étaient variées), une attitude que l'on peut qualifier de «pèlerine». Il s'agissait en général de marcheurs au long cours, ayant quitté leurs familles et leurs amis, leur pays, leurs habitudes et leur confort, pour se confier au CHEMIN, avec le seul appui de leur sac le plus léger possible, de leur bâton et de leurs chaussures en partant «à la grâce de Dieu». Leurs motivations n'étaient pas toujours évidentes, le pèlerin laissant au Chemin le soin de faire apparaître le questionnement et d'y apporter la ou les réponses ; la recherche cultuelle était le plus souvent présente voire prédominante, beaucoup étant des chercheurs de Dieu. Le facteur «Durée» avait son importance et, dans la plupart des cas, la marche était envisagée pour plusieurs semaines voire plusieurs mois, jusqu'au bout !

L'utilisation des facilités de transport, de portage du sac, étaient réduites aux cas de force majeure, bref, le pèlerin partait le plus souvent seul, en couple ou en tout petit groupe plus rarement, laissant à Dieu le soin de le mener à bon port, malgré les difficultés, la solitude, l'absence ou la sobriété des refuges, les chemins pas ou mal balisés.  Fort heureusement, les rencontres, l'accueil spontané des populations, la découverte du  «TOUT» étaient des moments d'une telle intensité que le pèlerinage vers Saint-Jacques était une merveilleuse étape de la vie, que l'on avait de cesse de communiquer aux autres, procurant à chacun un questionnement sur la Foi, un respect,  un rapprochement et un amour des autres, une tendance à la solidarité, une relativisation de soi, et même une sensation ambiguë d'humilité et de force en soi, enfin une joie et une sérénité profondes, et un certain stoïcisme. Grâces étaient rendues pour cet état de félicité, état en général durable et fort.

Tout ceci est écrit au passé ; fort heureusement, dans la majorité des cas, cette manière de vivre le pèlerinage perdure, mais tout évolue. Des événements majeurs comme la venue du Saint Père à Compostelle en 1982, la proclamation des Chemins de Compostelle comme Premier Chemin Culturel Européen puis leur classement au Patrimoine de l'Humanité, les deux Années Saintes de 1993 et 1999, mais aussi le best-seller de Paulo Coelho, et l'essor de la randonnée pédestre, ont amené presse, radios, télévisions, livres et maintenant Internet à hyper médiatiser le Chemin de Saint-Jacques si bien que maintenant tout le monde a été interpellé par cette aventure humaine.
Un nombre de plus en plus grand de personnes de tous pays, chaussent les rangers, endossent le sac, et empoignent le bourdon ! Cette médiatisation est certes une bonne chose : il serait bien peu pèlerin de garder pour soi les richesses de l'expérience du chemin ; alors, tout pèlerin ne peut que se réjouir de voir que le plus grand nombre puisse partager la félicité qu'il y a trouvé. Chaque médaille a hélas un revers et le pèlerin du début des années 90 a parfois du mal à reconnaître l'ancien «Camino» et l'esprit qui y régnait :

-          Prolifération des refuges dont certains cherchent à être plus luxueux que les autres, perdant ainsi le caractère de simplicité pèlerine qui était le leur ; à noter, dans certaines localités comme Saint-Jean-Pied-de-Port, une certaine foire d'empoigne pour s'approprier les pèlerins débarquant des trains du soir.

-         Emploi en Espagne des généreux fonds alloués par l'Europe pour améliorer certes les chemins, mais parfois pour en faire de véritables «routes pour marcheurs», avec leur sol damé, leur tracé rectiligne, bordé d'arbres pas toujours judicieusement plantés.

-          Distributions parfois mal préparées et mal contrôlées des "Credencial" nécessaires à l'accès dans les refuges.

-          Déjà des distributeurs de Coca-Cola sont apparus dans les petits villages de Galice... à quand les Mac Do avec menu pèlerin.

-          Des tour-operator travaillent aussi sur le Chemin, les bus déversant sans aucune précaution leur cargaison de touristes-pèlerins sur le Camino, des artisans proposent le portage des sacs... et des pèlerins.

D'autres dérives commerciales existent certainement. Tout ceci est logique, normal, en tous cas était prévisible. Tout aussi logiquement, cet état de choses a amené chez certains marcheurs un changement d'état d'esprit, parfois néfaste à la qualité de la pérégrination. L'augmentation massive du nombre de pèlerins fait que la course aux refuges existe parfois surtout en été : mieux vaut arriver au plus vite,  pour être sûr d'avoir un lit ! ceci avec un certain égoïsme et un esprit de compétition bien peu pèlerins !
En cas de mauvais temps, certains n'hésitent pas à faire tout ou partie de l'étape en bus ou en taxi, aux dépends du pauvre crotté, mouillé qui arrive après eux ! D'autres évitent certaines portions ou étapes ingrates réalisant un pèlerinage facile et agréable, sans connaître aucune des conditions qui conduisent le pèlerin à gagner un peu d'humilité et de stoïcisme.

Que dire de ces Associations qui organisent, sur des portions du chemin, un pèlerinage tout préparé avec des groupes de 20 à 30 personnes et qui débarquent dans les refuges, prenant soin d'arriver en petits groupes les uns après les autres pour tromper l'hospitalero, phagocytant les lits pour ceux qui arrivent ensuite, avant d'envahir bruyamment les salles communes au profit du groupe et aux dépends des pèlerins solitaires ! C'est bien sûr la faute de l'hospitalero quand celui ci accepte sans broncher des groupes débarquant de leurs voitures avec valises, jupes et talons hauts pour les installer dans les dortoirs.

Voici peint un bien sombre tableau qu'il convient de tempérer. Fort heureusement, les dérives ne sont le fait que d'un petit nombre et c'est tant mieux ! Mais elles n'existaient pas ou étaient rarissimes il y a encore 5 ou 6 ans... actuellement elles ont tendance à augmenter. Il convient donc de les connaître pour mieux y parer, ne pas y sombrer si on chemine pour la première fois, et éviter que, rapidement, ce beau et bon chemin ne se transforme en banal chemin de Randonnée. Certes, les pèlerins, les vrais, continueront à marcher vers le tombeau de l'Apôtre mais poussés par les autres, ils seront obligés de marcher sur d'autres chemins que le «Camino Frances» ou en hiver, en regrettant le bon temps, sans rien dire. Dépassement de soi, Joie, Gratitude, Humilité, Rencontres, Solidarité, Respect de l'Autre et de son éventuelle différence, Tolérance, Acceptation de sa propre faiblesse et de ses erreurs, voilà comment il convient d'envisager le Chemin de Saint-Jacques.

Il continuera alors à être pour la plupart un merveilleux Chemin de Transformation.

 

Réaction de Lionel
Bonjour,

J'écris pour réagir au texte sur le chemin de Compostelle, que je trouve d'ailleurs fort intéressant.
L'état des lieux que vous faites est en effet quelque peu consternant, et il donne évidemment envie de reagir. Personnellement je vais répondre en parlant de quelque chose que je ne connais pas encore, puisque je pars de Guérande en octobre 2005, mais d'ici là je sais que les choses ne vont pas s'arranger. Par contre, il y a à mon avis autre chose à ajouter aux bémols que vous mettez à l'état des lieux "catastrophique" que vous dressez. Il n'y a pas si longtemps, (ndlr ???) des pèlerins mouraient encore au long du chemin, victimes d'embuches d'un autre temps (marécages dans les landes, bandits de grand chemin...) A une époque ou certains hommes politiques utilisent l'insécurité comme slogan de campagne, il faut reconnaitre que le Chemin n'a jamais été aussi sécurisé. Par contre, comme vous le dites si bien, toute médaille a son revers, et l'hyper médiatisation du Chemin, si elle est génante à bien des points de vue, a un avantage à mon avis. C'est aujourd'ui une autre difficulté qui à laquelle le pelerin doit se confronter, de garder intègre sa foi,son dévouement et les vraies raisons qui le mènent à Saint Jaques et de savoir renoncer à la tentation que proposent toutes ces facilités apparues sur le Chemin. La difficulté d'aujourd'hui est là a mon avis, et le fait de n'avoir plus de place dans les refuges bondés de touristes remplace aujourd'hui la présence des loups au long du Chemin. Et ce n'est sans doute que petite peine d'avoir à se débrouiller pour dormir, comparée aux difficultés qu'affrontaient nos ancêtres. Et s'il faut que les vrais pèlerins s'écartent du Camino, pour pouvoir se retrouver, c'est que Dieu le veut, et s'il le faut , c'est ce que je ferai.
Ultreia! (si tant est qu'on puisse pousser cette exclamation avant d'etre
parti!)
Lionel