Le troisième livre du De Vita a été composé vers
1115, selon les plus grandes vraisemblances. Le De pignoribus dut
suivre à peu d'années près. L'occasion de la composition de ce mémorable
traité fut la prétention qu'avaient émise les religieux de Saint-Médard
de Soissons, abbaye proche de celle de Nogent, de posséder une dent du
Christ.
Faut-il supposer qu'en s'attaquant à cette relique l'auteur
obéissait à une de ces sourdes rivalités monacales telles qu'en amenèrent,
en plus d'un cas, le voisinage et l'opposition des intérêts ? Je ne le
crois pas. Rien n'indique que les deux abbayes aient jamais vécu en mauvais
termes, et Guibert, qui, d'ailleurs, fut personnellement lié avec un abbé de
Saint-Médard, n'était pas homme à faire servir ses écrits à des rancunes
particulières. Évidemment, il n'y eut, dans son entreprise, d'autre mobile
qu'une question de principes. Une prétention aussi absurde allait à l'encontre
de ses convictions les plus chères, et nous avons vu que, depuis la publication
des Gesta, sa doctrine en pareille matière n'était plus un mystère
pour personne. Mais un autre problème plus important se pose. En composant
une œuvre qui s'écartait si profondément des tendances régnantes, l'auteur
a-t-il obéi à une influence littéraire ou philosophique déterminée? La
solution peut être donnée avec certitude. Une autorité a sûrement
contribué à lui procurer, si je puis dire, l'assurance nécessaire pour
aller à l'encontre de tant de pratiques superstitieuses et des puissants
intérêts matériels qui s'y rattachaient. Cette autorité n'est autre que saint
Augustin qui, coïncidence vraiment singulière, fournira aussi plus
tard à Calvin non seulement le point de départ de son Traité des Reliques,
mais encore toute une série de textes cités avec complaisance par le Réformateur
genevois, heureux d'en étayer ses arguments. C'est dans ses ouvrages intitulés
: De opere monachorum, De sermone Domini ut monte. Contra Adimantium,
De vera religione, etc., que saint Augustin a abordé ce sujet, en formulant
sur le culte des reliques et leurs translations des critiques assez nombreuses,
encore que trop timides. Il déclare, en effet, dans la Cité de Dieu (xxn,
13) qu'il n'ose parler librement sur plusieurs abus de cette nature, de
peur de donner occasion de scandale à des personnes pieuses ou à des brouillons[1].
Le rapprochement des noms de Guibert et de saint Augustin
n'est pas fait pour surprendre. Nous savons par l'ensemble des œuvres de
l'auteur du De pignoribus qu'il avait fait une étude particulière
de l'évêque d'Hippone, vers lequel il s'était de bonne heure senti attirer.
La lecture du De vita suffirait à prouver qu'il a poussé cette admiration
si loin qu'il en est arrivé à s'inspirer trop directement du grand docteur
dans le récit des événements de sa propre existence. Quoi qu'il en soit,
l'empreinte d'Augustin est sensible dans le traité qui nous occupe. Si
l'on n'y trouve explicitement cités que deux textes empruntés à ses ouvrages,
on devine aisément en d'autres endroits l'influence de certaines de ses
idées, notamment en ce qui touche les translations. Guibert avait été conduit
vers ce maître de la philosophie chrétienne par l'homme illustre dont il
s'honorait d'être l'ami, Anselme de Cantorbéry[2], qui était lui-même, on le sait, le disciple par
excellence de saint Augustin, auquel il avait dû l'éveil de la plus grande
de ses pensées. Disons, à ce propos, que l'action d'un penseur aussi remarquable,
sincèrement épris de rationalisme, a dû être profonde sur l'esprit de Guibert,
en contribuant à lui donner le goût des idées élevées et de la réflexion
indépendante. En réalité, l'oeuvre propre de notre écrivain a surtout consisté à appliquer
aux choses de la vie pratique, à celles du culte et aux faits de l'histoire,
les principes de liberté que ses contemporains, un Bérenger de Tours, un
Roscelin, un saint Anselme, un Abélard[3], s'efforçaient de développer dans le domaine de
la philosophie. Mais, si son action a pu être inspirée ou facilitée, dans
une certaine mesure, par des ouvrages antérieurs ou contemporains, l'originalité de
sa tentative n'en reste pas moins entière. Il est le premier qui, sur les
questions du culte des saints et de leurs reliques, ait essayé d'exposer
une vue d'ensemble, systématique et rationnelle, autant que le permettait
l'état des connaissances, et il est allé, sur ce point, bien au delà de
saint Augustin lui-même, qui n'a été pour lui qu'un lointain initiateur
et aussi peut-être une sauvegarde éventuelle.
Le De pignoribus est dédié à Eudes, abbé de Saint-Symphorien,
près de Beauvais, qui devint plus tard évêque de cette ville et que l'auteur
avait probablement connu pendant son séjour au monastère de Saint-Germer
de Fly. La dédicace raconte les origines de l'ouvrage. En voulant seulement étudier
les divers problèmes qui se posaient à propos de la dent du Christ de ses
voisins de Saint-Médard de Soissons, Guibert s'est trouvé entraîné beaucoup
plus loin qu'il ne le prévoyait. Il s'excuse de n'aborder le véritable
sujet de son travail que dans le IIIe livre, mais les considérations qui
occupent les deux premiers livres étaient, à ses yeux, indispensables.
C'est aussi l'avis du critique moderne. Il répond ensuite à un certain
nombre de critiques et d'observations qui lui avaient été adressées par
ses premiers lecteurs, ce qui prouve que l'apparition de l’œuvre n'alla point sans
provoquer les commentaires. Le Ier livre a un
caractère tout à fait général ; il apparaît même comme le plus important
du traité. Guibert n'a rien écrit de plus intelligent ni de plus hardi.
C'est là qu'il faut chercher sa profession en matière de critique historique.
Habilement, il débute par une affirmation qui place tout de suite la question
soulevée par la prétention des moines de Saint-Médard sur un terrain des
plus favorable à la thèse négative qu'il va soutenir.
« S'il
est mal de se tromper sur les conditions de la résurrection générale des
hommes combien n'est-il pas plus criminel de supposer que quelque partie
de son corps ait pu manquer au Maître de toutes les créatures, lors de
sa résurrection ! ». Et l’argumentation se poursuit alerte,
incisive, rappelant à s’y tromper la dialectique dont Calvin usera plus
tard en pareille matière : «
Puisque
toute l'espérance des mortels repose, en ce qui concerne la résurrection,
sur l'exemple donné par Jésus-Christ, il est hors de doute que les conséquences
de la promesse divine se trouveront nécessairement confirmées si l'on constate
chez l'auteur même de la promesse soit quelque défaillance dans sa puissance
d'action, soit quelque lacune dans la réalisation des choses promises.
Car, lorsque celui qui promet ne tient pas ce qu'il avait annoncé, ou bien
il est accusé de tromperie, ou bien il prouve que sa puissance est inférieure à celle
qu'il devait manifester et par laquelle il devait affirmer sa supériorité.
Donc, qu’on ose retrancher quelque chose à Dieu en diminuant sa puissance,
ou qu'on l’accuse d'infidélité dans l'accomplissement de ses promesses :
il y a deux alternatives également horribles à concevoir et que personne
n’oserait affronter sans des intentions blasphématoires. La raison ne saurait
imaginer, en effet, quelque chose de plus impie et qui insulte davantage à la
croyance universelle ».
Tel est le raisonnement de forme syllogistique, présenté en
une langue nerveuse et précise et dont la traduction ne peut qu’affaiblir
le relief par lequel débute notre traité, en montrant que l’existence d'une
relique du corps du Christ est en contradiction avec le dogme de sa résurrection.
Guibert se hâte d'en déduire des conséquences assez transparentes. Comment
admettre, selon lui, que dans l’intérêt étroit d’églises particulières,
des atteintes aussi graves, telles que celles qui résultent fatalement
de semblables inventions aient été portée à la foi chrétienne? Cela revient à couvrir
la main de lourds ornements d’or, au risque de paralyser par leur poids
l'action de tout le reste du corps.
Quel inutile accroissement de beauté que celui qui donne
plus d'éclat à une seule partie et compromet l'existence
de l'ensemble ! Assurément, la diversité des coutumes des églises, et au
point de vue des pratiques du culte, ne compromet nullement l'intégrité de
la foi catholique. Il y a des conditions essentielles, telles que le
baptême et l'eucharistie, sans lesquelles un homme ne saurait être considéré comme
chrétien. Mais on peut également admettre qu'il suffit de la foi, à défaut
de tout autre élément, pour obtenir le salut. A plus forte raison existe-t-il beaucoup
d'actes religieux qui ne sont pas absolument indispensables pour réussir à être
sauvé. On peut très bien mener une vie irréprochable et s'abstenir
de ces pratiques. Tout ce qui se rattache aux corps des saints et aux objets
qui ont été à leur usage rentre précisément dans cette catégorie. Ce culte
est d'un caractère d'autant plus facultatif qu'il n'offre le plus souvent
que des garanties tout à fait illusoires. Les
questions d'authenticité laissent place à toute sorte de réserves. Ce n'est
pas la croyance populaire, mais l'antiquité de la tradition ou le témoignage
d'écrivains véridiques qui devrait décider de la sainteté d'un personnage.
Quelle garantie y a-t-il lorsque le culte ne repose sur aucun souvenir
sérieux, ni sur des écrits authentiques, ni sur des miracles dûment constatés
? Et encore, quand on parle de témoignages écrits, il faut s'entendre.
La plupart des relations composées sur les saints sont si suspectes que
leur mémoire en peut être plutôt salie que glorifiée chez les infidèles. « Même
quand elles racontent des choses vraies, elles sont rédigées en un style
si grossier, si vulgaire, si terre à terre, et avec si peu d'ordre, que
là où elles ne le sont justement pas, elles font encore l'effet d'être
fausses. »
Et le réquisitoire continue plus
vif et plus hardi. L'auteur fait observer que même pour ce qui concerne
une partie des apôtres, leur vie apparaît entourée d'une si grande obscurité qu'elle
prête aux inventions les plus fantaisistes. Combien cette incertitude
ne doit-elle pas être plus marquée pour des saints moins importants! Il
expose alors — et c'est là un des passages instructifs par excellence du
livre, — comment les légendes hagiographiques naissent et se développent.
Nous avons ici ce qu'on peut appeler la psychologie du groupe des saints
inconnus, c'est-à-dire de ceux dont on est condamné à ignorer toujours
les commencements, la carrière et la mort même. Le rôle de l'élément populaire
dans ce domaine est indiqué avec une extrême justesse. Plusieurs histoires
curieuses viennent à l'appui de ces réflexions, celle-ci par exemple. Un
certain abbé est honoré sous le nom de saint Pyron. Guibert, intrigué,
cherche à se rendre compte des origines de son culte. Il découvre qu'il
a atteint le comble de la sainteté : le pieux abbé pris de boisson est
tombé dans un puits et s'y est noyé.
Ces exemples cités, l'auteur demande avec raison qu'on s'inquiète,
avant de proposer un mort à la vénération des fidèles, de savoir s'il a été bon
ou mauvais durant sa vie. Avant de prier un saint, il importe de ne pas
avoir de doute sur la réalité de sa sainteté. Les prêtres ont tort de ne
pas chercher à arrêter les abus auxquels se laisse aller le vulgaire sur
ce point. Elever sans cause un homme au rang de bienheureux, c'est le parer
de titres faux et sacrilèges. Le devoir de régulariser le culte des saints
devrait appartenir exclusivement aux prélats[4]. |
Les prodiges extérieurs ne
suffisent pas à établir
la sainteté. Guibert a vu de ses yeux le roi Louis VI, qui certes ne prétendait
pas à cette dernière, guérir les écrouelles. Il y a des gens qui servent
d'instruments aux miracles, sans que ce rôle ait aucune signification au
point de vue de leurs mérites propres. Les actes authentiques des saints
servent à la gloire de Dieu, pendant que les faux ne font qu'y porter atteinte.
Qu'y a-t-il de moins édifiant que l'histoire dont l'abbé de Nogent certifie
avoir été témoin ? Un enfant, fils d'un chevalier du Beauvaisis et parent
d'un personnage ecclésiastique très en vue, vient à mourir un vendredi
saint. Le bruit de sa sainteté se répand, sans doute en raison du caractère
sacré du jour de sa mort. Aussitôt les paysans des environs, toujours amis
des nouveautés, s'empressent d'apporter des offrandes et des cierges à son
tombeau. On lui élève un monument, bientôt entouré lui-même de constructions,
et les pèlerins d'y affluer en foules considérables depuis les confins
de. l'Angleterre. L'abbé du monastère de la région,
homme des plus sages, assistait avec ses moines à toutes ces impostures,
et, incapable de résister à la séduction des nombreux présents que ce culte
valait à son couvent, il allait jusqu'à laisser s'accomplir de prétendus
miracles sans aucune réalité, infecta miracula[5].
A la
suite de ce récit, Guibert est amené à nous faire sur ce chapitre délicat
sa propre confession, et avec quelle spirituelle bonhomie! Après avoir
insisté sur le côté charlatanesque des tournées de reliques, il nous conte
comment un jour il lui arriva d'assister à la harangue, il vaudrait mieux
traduire : au boniment — fait par le chef d'un de ces cortèges de quêteurs.
L'homme montrait la châsse remplie de reliques insignes : « Sachez,
s'écriait-il, sachez que dans cette petite boîte est renfermé un morceau
du pain que notre Sauveur a broyé — masticavit —de ses propres dents.
Et si vous hésitez à me croire, voilà un éminent personnage (c'est de moi
qu'il parlait, dit Guibert), dont vous connaissez tous la vaste science,
qui pourra confirmer mon dire, s'il en est besoin. » — J'ai rougi, avoue
notre auteur en entendant ces paroles, intimidé surtout par la présence
de tous ces gens que je savais disposés à défendre le fourbe. Je me suis
tu, plus pour éviter les invectives des assistants que par crainte de l'orateur
lui-même, que j'aurais dû sur-le-champ dénoncer comme faussaire. Que dirai-je
? Ni les moines, ni les clercs ne s'abstiennent de ces honteux trafics,
au point de faire, en ma présence et sans que j'aie le courage de m'y opposer,
des déclarations hérétiques touchant notre foi. C'est le cas de répéter
le mot de Boèce : Jure insanus judicarer, si contra insanos altercarer.
Ici comme ailleurs, l'abbé de Nogent ne laisse échapper aucune occasion
de dénoncer, comme elles le méritent, les superstitions populaires (V.
aussi l. III, ch. I).
Il aborde avec le chapitre III l'étude des caractères de
la vraie sainteté. A ses yeux, prier à l'aventure un prétendu saint, dont
on ne sait rien, sauf le nom, constitue un véritable péché. La plus grande
circonspection doit donc présider à la rédaction des compositions hagiographiques.
Quoi de plus illogique que de voit entreprendre pour la première fois, à l'époque
actuelle, des biographies de saints pour lesquels on revendique, d'autre
part, la plus haute antiquité? On a souvent demandé à l'auteur d'en écrire
de semblables. « Mais, dit-il, si je me trompe
dans les choses mêmes que j'ai vues de mes yeux, que pourrai-je dire de
véridique sur celles que personne n'a jamais vues? »
Parole profonde,
s'il en fut, qui seule suffirait à assigner une place éminente à celui
qui a osé la prononcer, en un temps où la vérité qu'elle exprime n'avait
jamais été davantage méconnue et méprisée[6]'. Et Guibert continue en se moquant plaisamment
de ses solliciteurs. Ces fraudes d'ordre littéraire le ramènent à la question
des reliques incontestablement fausses et que cependant la foi admet avec
certitude. Trois exemples servent de commentaire à ses observations générales
: d'abord le prétendu crâne de saint Jean-Baptiste que les villes d'Angers
(NDLR : B. Verhille, visiteur du site, nous fait
remarquer avec raison qu'il doit s'agir de Saint-Jean d'Angély dont le toponyme latin est voisin de celui d'Angers et dont la relique de la tête de saint Jean est bien connue) et de Constantinople prétendent posséder toutes les deux, ce qui suppose
que la fraude et le mensonge sont au moins d'un côté ; ensuite l'histoire
de la découverte supposée du corps de S. Firmin à Amiens, faite par S.
Geoffroy, à qui notre abbé avait succédé à la tête de l'abbaye de Nogent.
Nulle part peut-être Guibert ne s'est montré critique plus perspicace,
et les érudits modernes qui se sont occupés de la question sont loin de
l'égaler sous le rapport de l'indépendance du jugement[7]'. En dernier lieu, le récit de l'amusante confusion
commise à propos de la prétendue invention de S. Exupère.
Je signalerai seulement au passage les développements si
justes consacrés aux deux thèses chères à l'auteur, dans lesquels il
combat l'usage des châsses et des reliquaires d'or et d'argent, en
même temps que les exhumations et les translations de corps saints ou réputés
tels. Il s'élève dans ces pages à une hauteur de vues vraiment remarquable
; on y constate à quel point sa pensée avait mûri, combien ses idées s'étaient
affermies et précisées, depuis le temps où il lançait ses premières attaques
contre ces usages abusifs. Craignant sans doute d'avoir contristé quelques âmes pieuses,
l'auteur termine son premier livre sur plusieurs assurances consolantes. Il
expose que ceux qui vénèrent de bonne foi les reliques d'un saint pour
celles d'un autre, ne pèchent point, et que la prière adressée à une âme
donnée à tort comme sainte est susceptible d'être agréée de Dieu, pourvu
qu'elle parte d'un cœur simple et fervent.
Avec ce livre se termine la partie générale du traité. Je
me bornerai à indiquer-en quelques mots la substance des trois autres livres,
non moins attrayants à leur manière, mais d'une portée plus spéciale. Le
second traite du corps véritable du Christ et de celui qui se manifeste
dans le sacrement de l'autel. La démonstration commencée dans ce livre
(ch. I et II) et continuée au livre suivant (ch. I et III § 4), à l'aide
de laquelle Guibert prouve que le Christ n'a pu laisser sur la terre aucun
fragment de son corps, pas plus une dent que telles autres reliques qu'il
vaut mieux nommer en latin[8],
est un chef-d'œuvre de dialectique. Avec quel
sens de la réalité il remarque, par exemple, que les contemporains de Jésus,
surtout pendant ses années de jeunesse, n'ont jamais pu se préoccuper de
conserver quoi que ce soit d'un personnage dont ils ignoraient le caractère
et qui n'était à leurs yeux rien de plus que tout autre de leurs concitoyens.
Chemin faisant, que de données curieuses sur les ravages de la simonie
(ch. III, §6), sur l'indignité de trop nombreux prêtres et évêques et sur
les conséquences de ce relâchement (ch. III, § 4). Mais c'est surtout dans
le IIIe livre, où les questions spécialement relatives à l'existence de
la dent sont examinées et résolues, que l'éloquent moine a déployé sa verve
la plus puissante. Il y a là des traits d'ironie dignes tout ensemble de
Rabelais, de Calvin et de Voltaire. Les objections des religieux de Saint-Médard,
traités durement de faussaires (ch. I, § 3), les miracles prétendus qu'ils
allèguent, leurs calculs avides et ceux de leurs pareils : tout cela est
réduit à néant ou dévoilé avec une logique supérieure. On peut y voir la
digne conclusion du traité, puisque le IVe livre, De interiori mundo,
a un but plutôt mystique et théologique. L'abbé de Nogent traite dans ces
pages de questions relatives aux visions et aux apparitions. « II
enseigne que le monde intérieur n'ayant rien qui frappe le sens, l'imagination
ne peut se représenter l'état de ce monde et qu'il n'y a que la force de
l'entendement qui puisse y atteindre. Les visions et les apparitions dont
il est parlé dans les livres de l'Ecriture Sainte étaient seulement des
signes et des figures sous lesquels Dieu apparaissait aux prophètes[9] »
II en est de même des visions
décrites par S. Jean dans l'Apocalypse. Ce livre doit, dans la pensée de
l'auteur, opposer les choses du monde spirituel, la contemplation divine,
l'idéale perfection, aux superstitions grossières nettement matérialistes,
qu'il s'est chargé de mettre à nu. C'est, si l'on veut, la partie positive
d'édification après la critique destructive des abus du culte. Tel est cet ouvrage d'une probité parfaite et d'une nouveauté si
haute, où, par une précieuse rencontre, le talent de l'écrivain va de pair
avec l'originalité de ses idées. Le cri d'alarme qu'il a poussé avec tant
de loyauté ne semble pas avoir été entendu de son siècle, encore que l'Église
ait accepté plus tard, par la force des choses, quelques-unes des réformes
qu'il proposait. Mais, comme il arrive pour chaque effort réalisé dans
l'intérêt de la vérité, sa tentative n'a pas été stérile. Elle a contribué, pour sa part, à l'œuvre de régénération
qui a sauvegardé et purifié le sentiment religieux, compromis par les calculs
les moins respectables. Cette entreprise salutaire, Wiclef l'a reprise
deux siècles plus tard, en élargissant, il est vrai, le terrain de la discussion,
puisqu'il attaque le culte des saints comme, rendant inutile la médiation
de Jésus-Christ, mais sans élaborer aucune étude d'ensemble. Pour découvrir
un ouvrage susceptible d'être rapproché de celui de Guibert, groupant comme
le sien des éléments nombreux de discussion, basé sur des principes de
critique sérieuse et inspiré par des préoccupations d'ordre général, il
faut descendre, je le répète, jusqu'à l'époque de la Réforme, en plein
XVIe siècle. Un autre Picard, le fondateur et le chef du protestantisme
français, Jean Calvin, né à quelques lieues à peine de l'abbaye où vécut
Guibert, a le premier donné un pendant à l'œuvre de l'auteur du De pignoribus
sanctorum. Il put y ajouter naturellement des aperçus nouveaux que
rendaient faciles les progrès réalisés dans l'intervalle. Mais, au fond,
le point de vue est le même et souvent aussi l'argumentation se ressemble étrangement,
bien qu'aucun rapport ne puisse être établi entre les deux traités, puisque
celui du moine était demeuré manuscrit et qu'il n'en existait très probablement
qu'un seul exemplaire. Ces deux hommes, si éloignés par le temps, se sont
ainsi rencontrés sur le terrain de la critique historique, se fondant sur
les mêmes invraisemblances, usant des mêmes autorités, citant les mêmes
textes et les mêmes reliques ; et ce n'est pas le moindre titre de gloire
de Guibert que d'avoir, plus de cinq siècles avant la Renaissance, prononcé des
jugements que la puissante logique d'un Calvin n'a point dédaigné d'établir à nouveau.
Il est telle plaisanterie, celle relative aux deux chefs de saint Jean-Baptiste,
par exemple, qui, rapprochement singulier, se retrouve mot pour mot dans
le Traité des Reliques[10] du Réformateur noyonnais, et telle autre qui
rappelle à s'y tromper les plus fines méchancetés de Bayle et de Voltaire.
Qu'on puisse rapprocher de tels noms celui du modeste moine picard, c'est
ce qui prouve assez quelle place exceptionnelle il convient de lui assigner
dans l'histoire de la pensée au moyen âge, et avec quelle sympathie l'érudit
moderne doit aborder l'étude de son œuvre, qui est celle d'un ancêtre et
d'un précurseur. |
[1] Cf liv 1 ch Ier (col 614) , Guibert cite le De
sermone Domini in Monte et le Contra
Adimantium. Au ch. 4, § l, du même livre, l'auteur s'inspire vraisemblablement
d'un passage de S. Augustin emprunté au De opere monachorum (ch. xxvm),
passage qui a fourni a Calvin le commencement de son Traité des reliques
: « Sainct Augustin, au livre qu'il a intitule « Du labeur des
Moines ».
se complaignant d'aucuns porteurs de rogatons qui desjà de
son temps perçoyent foire vilaine et deshonneste, portans ça et là des
reliques des Martyrs, adjouste : voire si ce sont reliques des martyrs. » .
D'Achery (note 16), cite le texte d'Augustin comme ayant pu inspirer Guibert.
[2] V. Saint Anselme de Cantorbéry par
Ch. de Rémusat, éd. 8°, pp. 457, 419 et suiv. C'est également à Anselme
que Guibert dut de connaître les œuvres du pape S. Grégoire, pour lesquelles
il s'éprit d'une vive admiration et qui contiennent aussi quelques réflexions
intéressantes sur le culte des reliques (De vita, 1, 17).
[3] Remarquons, à propos du célèbre
philosophe, qu'il existe dans son œuvre des déclarations intéressantes
contre les superstitions de son temps, les faux miracles, eic. (Sermo XXXI,
de S. Joanne Baptista ; Opéra, éd. Duchesne, p. 967). De tels sentiments
ne sont pas surprenants chez lui.
[4] Remarquons que plusieurs conciles
ont, par la suite, confirmé cette thèse de Guibert notamment le concile
de Latran de 1215
[5] Les détails donnés à l'appui de
cette assertion sont curieux à rapporter : Etsi in profani vulgi avaris
pectoribus capi potuerunt fictitiae surditates, affetatae vesaniae, digiti
studio reciprocati ad volam, vestigia contorta sub clunibus. Quid facit
modestus et sapiens, qui praefert propositum sanctitatis,
dum fautorem se praebet in talibus
[6] Guibert accroît encore la portée
de cette déclaration, en ajoutant ceci ; « On me priait cependant de répéter
ce que j'entendais dire, de m'étendre sur les louanges d’inconnus, de les
prêcher même au peuple ; si j'avais consenti à le faire, j'aurais été digne,
aussi bien que ceux qui m'y poussaient, d'être flétri publiquement. » Ce
passage a déjà été signalé et traduit par M. Gaston Paris dans l'édition
publiée, en collaboration avec M. A. Bos, de la Vie de saint Gilles, poème
du XIIe siècle. (Publication de la Société des anciens textes français,
Paris, l88l, pp. XLV11-XLV111.)
[7] Cette question des reliques de S.
Firmin mériterait d'être examinée à part. Nous avons, sur la découverte
de ses restes par S. Geoffroy, un autre texte qui fournit d'intéressants éléments
de comparaison avec celui de Guibert ; c'est la vie même de l'évêque d'Amiens,
par le moine Nicolas, bénédictin de l'abbaye de Saint-Crespin-le-Grand
de Soissons, rédigée vers 1140 et publiée, avec des modifications et des
arrangements, que la perte du texte original ne permet plus de contrôler,
dans les Vita SS. de Surius, t. XI, p. 209-227. Cet hagiographe, crédule à l'excès,
dépourvu de toute espèce de critique, a en outre, vis-à-vis de Guibert,
le désavantage de n'avoir pas été le contemporain du saint dont il raconte
l'histoire. Aussi son oeuvre a-t-elle au plus haut degré un caractère légendaire
et suspect. A ses yeux, le corps, dont Guibert prouve par de si bonnes
raisons la non-authenticité, ne peut être naturellement que celui de S.
Firmin. Les hagiographes et annalistes de notre temps (l'abbé Corblet,
Hagiographie du diocèse d'Amiens, II, p. 405, et l'abbé Pécheur, Annales
du diocèse de Soissons, II, P. 21 3 et passim) se montrent sur ce point
beaucoup moins favorables à l'égard de Guibert que ne l'a été leur devancier,
d'Achery, dans sa note 12 déjà citée. Ils préfèrent manifestement le témoignage
de Nicolas a celui de Guibert, dont ils critiquent les tendances sceptiques,
lui reprochant « son hostile partialité » à l'égard de S. Geoffroy.
Sans doute, ils sont obligés de reconnaître ailleurs que le récit du moine
de Soissons fourmille, dans l'ensemble, d'invraisemblances et d'inexactitudes,
mais ils n'en acceptent pas moins les données qu'il leur fournit en matière
de miracles et de prodiges. Quand on voit, du reste, l'abbé Pécheur (II,
296), travailleur si bien informé, éviter de se prononcer sur l'authenticité de
la sandale de la Vierge et les miracles produits par cette relique, on
n'en saurait être surpris. Ce serait un travail curieux utile de comparer
dans le détail les récits de Guibert et du moine Nicolas en ce qui concerne
S. Geoffroy. Je regrette que le défaut de place m'interdise de l'entreprendre
ici.
[8] II, i. Nec desunt alii qui umbilici
superfluum quod nuper natis abscinditur, iunt qui circumcisi praeputium
ipsius Domini liabeie se asserunt.
[9] Hist. Litt. X, p. 492. Les Bénédictins font remarquer qu'à s'en tenir à un passage
de la dédicace ( § 2) le 4e livre du De
pignoribus aurait été composé avant les trois autres. Il me parait
probable que Guibert l'a annexé à son ouvrage, pensant qu'il le compléterait
assez heureusement et qu'il en atténuerait le caractère de polémique
[10] Le Traité des reliques, de
Calvin, l'une des œuvres françaises les plus mordantes et les plus achevées
du célèbre écrivain, a paru pour la première fois à Genève, en 1543, sous
le titre : Advertissement très utile du grand profit qui reviendroit à la
chrestienté s'il se faisoit inventaire de tous les corps saints et reliques,
qui sont tant en Italie qu'en France, Allemaigne, Hespaigne et autres Royaumes
et pays, par M. Jehan Calvin. — II a été souvent réédite depuis. L'édition
la plus accessible, avec celle du Corpus Reformatorum, a été donnée à Genève
par Fick. On trouvera dans cettee dernière (pp. 9, 12, i3, 18, 23, 26,
27, 36, 47, 54, 55, sur les chefs de S. Jean-Bapliste, 83, etc. les passages
qui traitent plus particulièrement de reliques analogues à celles qui se
trouvent visées dans le De pignoribus.
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