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mise à jour le 10 décembre, 2009 Connaître saint Jacques. Comprendre Compostelle. survol du site Page précédente Accueil
 

Le Guide du Pèlerin, du Père Fita à l'itinéraire culturel européen

The Pilgrim's Guide, from Father Fita to European Cultural Route

Aucun pèlerin de Compostelle n'ignore l'existence d'un document qui, depuis le Moyen Age, aurait été le compagnon de route de ses prédécesseurs, le Guide du pèlerin. Il est le dernier Livre du manuscrit du XIIe siècle connu sous le nom de Codex Calixtinus, conservé à la cathédrale de Compostelle. Le Codex Calixtinus, a été publié pour la première fois en français dans son intégralité par Bernard Gicquel en juin 2003 *** .
Jusqu'à présent, seul son dernier Livre était accessible aux lecteurs francophones par sa traduction en 1938 par Jeanne Vielliard sous le titre de Guide du pèlerin. Il avait été édité en latin pour la première fois en 1882 par le père FITA. Dès cette édition, il a alimenté les spéculations relatives au pèlerinage à Compostelle. Le titre de Guide du pèlerin popularisé par sa traduction en français de 1938 lui a conféré une nouvelle vie et lui a donné une audience considérable, confirmant sa place de socle de la recherche compostellane.
Souvent confondu avec le Codex en son entier, le Guide du pèlerin n'en représente que le 1/10e environ. Il est devenu un tel succès de librairie qu'il est constamment réédité et que les pèlerins d'aujourd'hui finissent par croire qu’ils ont en main la copie conforme du guide de leurs prédécesseurs pèlerins, ancêtre des topo-guides de la FFRP (Fédération Française de la Randonnée Pédestre).

Les quatre chemins : d'une liste de sanctuaires aux cartes

Ce Livre commence par les mots : "Quatre chemins vont à Saint-Jacques ; ils se réunissent à Puente la Reina ... " ; ces chemins sont définis par les noms des villes ou sanctuaires qu’ils traversent :

"1- Saint-Gilles, Montpellier, Toulouse, le port d'Aspe.
2- Notre-Dame du Puy, Sainte-Foy de Conques, Saint-Pierre de Moissac.
3- Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, Saint-Léonard en Limousin, Périgueux.
4- Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de Poitiers, Saint-Jean d’Angély, Saint-Eutrope de Saintes, Bordeaux .
Ces trois derniers se réunissent à Ostabat pour traverser les Pyrénées au port de Cize et rejoindre à Puente-La-Reina le premier chemin." A partir de Puente la reina il n'y a qu'une voie. (trad. B. Gicquel, La légende de Compostelle, p. 597).

Dès qu'il fut connu, il a été utilisé pour tracer des itinéraires de pèlerins en reliant entre eux les sanctuaires qu'il cite. A notre connaissance une des premières cartes a été tracée pour l'Aquitaine par Alexandre Nicolaï qui écrivait néanmoins en 1897 dans Monsieur saint Jacques de Compostelle :

« au sujet des chemins de Saint-Jacques il sera peut-être oiseux pour l’avenir de chercher à compléter davantage le réseau … ce sera sans grand intérêt car on ne fera que reconstituer le réseau des communications pendant le Moyen Age ».

Nombreux furent cependant, après lui, ceux qui ont tracé des chemins et en tracent encore ...
Grâce au Guide, l'idée s'est largement répandue "qu'il y a quatre routes pour aller à Compostelle". Cette réduction du nombre d'itinéraires en France trouvait une certaine justification dans le fait qu'en Espagne, le guide ne mentionnait que le chemin de l'intérieur, par Burgos et Leon, imposé par la géographie.
- L’abbé Daux, en 1900, reprend la carte de Nicolaï en faisant remonter jusqu’à Paris la route partant de Tours. Dans la région qu’il connaît bien, le sud de la Garonne, il multiplie ces routes qu’il déclare principales ou secondaires pour mieux coller au Guide.
- En 1937, Francis Salet reprend cette même technique pour l’ensemble de la France et accroche aux murs du Musée des Monuments Français à Paris une immense carte des «chemins de Saint-Jacques».
- En 1958, Elie Lambert constate que le Guide est incomplet et que beaucoup de sanctuaires importants n'ont pas été mentionnés. Et il conclut en disant que "comme pour Rome tous les chemins mènent à Compostelle". Il s'appuie alors sur cette constatation pour déclarer : "il ne saurait y avoir de meilleure preuve de l'importance considérable du pèlerinage". Il s'emploie à compléter le Guide et publie une carte voisine de celle de F. Salet.


La fausse vraie carte de 1648

Vers 1975, un éditeur dessine une fort jolie carte inspirée des travaux de La Coste-Messelière. Il la date astucieusement de 1648 et la met en vente dans les librairies de tous les musées nationaux de France et même d’Espagne. Son esthétique lui assure toujours la faveur des acheteurs.

A partir de 1960, René de La Coste-Messelière assure la véritable promotion du Guide du pèlerin en lui consacrant des dizaines d’articles. Inspiré par les cartes précédentes, il en fait dessiner une autre, qu’il complète en y plaçant une kyrielle d’hôpitaux, aumôneries, etc., tous les établissements charitables sous le vocable Saint-Jacques et même, emporté par son élan, tous ceux qui mentionnent qu’ils reçoivent des pèlerins. Il est à l’origine de la pose d’une plaque au bas de la tour Saint-Jacques à Paris, tour qu’il définit comme «la première borne haute de cinquante-huit mètres qui marque le point de départ vers Compostelle». Première flèche jaune du balisage, bientôt suivie de millions d’autres, plus nombreuses que les pèlerins. Faisant fi du fait que le Guide fut inconnu en France au Moyen Age, les médias ont fini par imposer ces villes comme points de rassemblements en tête de chemins présentés comme historiques.

Après 1970 des chemins ont été tracés et balisés pour les randonneurs, à l'initiative du CNSGR (Comité National des Sentiers de Grande Randonnée, devenu la FFRP, Fédération Française de la Randonnée Pédestre) en se référant aux itinéraires des pèlerins tels qu'ils pouvaient être déduits du Guide. En l'absence d'indications précises de celui-ci et à l'imitation de ce qui avait été fait par René de La Coste-Messelière, tout ce qui portait le nom Saint-Jacques ou qui présentait un symbole pèlerin (comme une coquille) fut considéré comme un indice du chemin de Compostelle. Le premier "Saint-Jacques" tracé fut celui partant du Puy-en-Velay. Il fut suivi une dizaine d'années plus tard par celui d'Arles. A partir des années 1980, de nombreuses associations se sont créées avec pour ambition de servir les pèlerins en traçant et balisant des chemins. Cette activité notable des associations se poursuit en 2004.

de l´itinéraire symbolique aux chemins balisés

En 1984, "relevant l'existence, dans plusieurs pays, d'associations qui s'attachent à mieux faire connaître les itinéraires de pèlerinage", l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe "reconnait l'importance historique et particulière du chemin de Saint-Jacques de Compostelle" et "recommande au Comité des Ministres, de s'inspirer de l'exemple du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle comme point de départ d'une action relative à d'autres itinéraires de pèlerinage".
Cette action s'est donc engagée de façon ambigüe. L'Assemblée s'inspire du chemin mais recommande la promotion des itinéraires pour lesquels elle prévoit un emblême spécial. Le premier est symbolique, les seconds sont matériels. Le chemin est unique, les itinéraires sont multiples. Le chemin est unificateur, les itinéraires véhiculent des intérêts politiques et économiques.

Dans la continuité de la recommandation de 1984, la déclaration solennelle de Compostelle de 1987 proclamant le "premier Itinéraire Culturel Européen" est un modèle de mélange des genres.

« L’identité culturelle est, aujourd'hui comme hier, le fruit de l'existence d'un espace européen chargé de la mémoire collective et parcouru de chemins qui surmontent les distances, les frontières et les incompréhensions.
Le Conseil de l'Europe propose la revitalisation de l'un de ces chemins, celui qui conduisait à Saint-Jacques de Compostelle. Ce chemin, hautement symbolique dans le processus de construction européenne, servira de référence et d'exemple pour des actions futures. »

Elle traduit l'incapacité à définir une politique adaptée à une réalité complexe et à des objectifs divergents. L'évolution actuelle de l'institut Européen des itinéraires Culturels vers une agence technique de tourisme tous azimuts au profit de la Grande Région centrée sur le Luxembourg en est l'illustration.
Sans le moindre souci d'authencité, de nouvelles cartes furent tracées. Elles prolongeaient arbitrairement les quatre routes de France en amont par huit ou neuf routes européennes. Le caractère illusoire des cartes reconnu pour l'Aquitaine par Alexandre Nicolaî et pour la France par Elie Lambert l'est encore plus pour l'Europe.
Le Conseil de l'Europe avait vu le caractère symbolique de ces chemins en faisant d'eux un "Itinéraire Culturel" immatériel mais simultanément il a encouragé la publication d'un guide et d'une carte et les actions de terrain sans base historique sérieuse. Les historiens qui a l'époque ont plaidé pour une méthodologie sérieuse dans la recherche des itinéraires n'ont pas été écoutés.

Des tronçons entiers de ces chemins sont maintenant classés au titre de Patrimoine Mondial de l'Humanité, au prétexte qu'ils sont historiques. Cette reconnaissance officielle est une manifestation contemporaine d'un comportement tout médiéval, du passage d'un mythe à la réalité. En effet, rien ne prouve que les quatre routes ni leurs prolongements n'aient jamais vu passer plus de pèlerins que les autres. Certes, Vézelay, Tours, Arles ou Le Puy, ont vu converger vers elles, à certaines dates, des foules de pèlerins venus honorer spécialement ici Marie-Madeleine, là saint Martin, là saint Trophime ou saint Césaire, là enfin une merveilleuse Vierge Noire. Mais l'histoire n'a jusqu'à présent livré aucune trace de grands départs pour Compostelle à partir de ces villes. Considérant les itinéraires, l'Europe a oublié les pèlerins bien réels qui les ont parcourus. Elle aurait pu susciter une grande étude aboutissant à une base de données sur les pèlerins de Saint-Jacques de Galice qui l'ont parcourue. Elle a laissé poser sa marque de façon désordonnée sur quantité de chemins qui n'ont rien à voir avec Compostelle.

Pourquoi ce Guide ?

Reste la question de savoir pourquoi ce Guide a été rédigé, car, même s’il n’a jamais été diffusé, même s’il est resté dans les archives de la cathédrale de Compostelle, le document existe bel et bien, et parfaitement authentique. Une réponse se trouve dans la Chronique d’Alphonse VII, roi de Castille et Galice, écrite peu après sa mort, au moment d’une succession fort agitée (son fils Sanche III lui succède en 1157 mais meurt en 1158, laissant le trône à son propre fils Alphonse VIII âgé de 3 ans). Cette chronique le décrit comme «le chef de l’Empire de tous… Suivant les faits de Charles (Charlemagne), il est semblable à lui. Ils furent égaux par la race, identiques par la force des armes». Une liste y est donnée, de lieux et de seigneurs aquitains ayant accepté de le reconnaître comme empereur. Elle rappelle comment Alphonse a invité les nobles originaires de «toute la Gascogne et toutes les régions qui s’étendent jusqu’au Rhône, ainsi que Guillaume de Montpellier… et des Poitevins en grand nombre» à venir le rejoindre pour «étendre les frontières de son royaume des rives de l’Océan, c’est-à-dire du rocher de saint Jacques, jusqu’au cours du Rhône». L’empereur ne se pose donc pas en conquérant mais en pôle d’attraction, tout en rappelant que saint Jacques est patron de son empire. Or, l’aire géographique ainsi évoquée coïncide avec la carte dessinée à partir du Guide, une aire dont les frontières se trouvent bornées par les quatre grands sanctuaires que sont Tours, Vézelay, Le Puy, Arles. Présentés comme point de départ pour Compostelle, ils marquent en fait les limites extrêmes de l’influence espagnole que cherchent à conserver les partisans du jeune Alphonse VIII. Les itinéraires proposés ne sont donc que des indications qui n’ont eu qu’une valeur ponctuelle et toute théorique.

Au delà des chemins

Aujourd’hui, les chemins ont pris une nouvelle vie, mais chaque pèlerin doit savoir qu’il peut lui aussi, à la suite des vassaux d’Alphonse VII, choisir le sien. D’ailleurs, les auteurs de chansons de gestes proposaient d’autres itinéraires, Les Itinéraires de Bruges, composés en Flandres au XVe siècle en donnaient encore d'autres. Il faut y ajouter ceux, légendaires, qu’emprunta l’apôtre venu évangéliser le monde occidental et qu’on retrouve ici ou là, tel ce “pas de saint Jacques” à Buxerolles, près de Poitiers. Lorsqu’il se fit pèlerin, l’apôtre marqua avant tout sa qualité de guide sur les routes du dernier grand pèlerinage, celui qui doit mener au Ciel, tout au bout de la Voie Lactée, «chemin de Saint-Jacques» qui prend là sa seule vraie signification. Les routes terrestres du «pèlerinage de vie humaine» sont l’image de ces routes célestes, hors des chemins balisés. Les pèlerins de Saint-Jacques qui les arpentent, sans qu’ils en soient forcément conscients, sont alors comme l’ombre des disparus pour lesquels ils intercèdent par leur prière ou par leur simple présence.

voir guide dans l'encyclopédie et la naissance du chemin du Puy

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La légende de Compostelle   commander
Parue en juin 2003 aux Editions Tallandier, la première traduction intégrale en français de tous les livres du Codex Calixtinus.
Cette traduction a été faite par Bernard Gicquel, l'un des membres éminents de la Fondation David Parou Saint-Jacques. Faite dans une langue accessible et agréable, elle est précédée d'une analyse critique de l'origine des documents qui constituent le manuscrit conservé à Compostelle. Pour 27 €, un livre de près de 800 pages avec de nombreux appendices. Plus de quinze années de travail, une base pour une meilleure compréhension du phénomène compostellan et de nouvelles recherches, une source d'enrichissement pour tous les esprits curieux une invitation à la réflexion pour tous les pèlerins et marcheurs de saint Jacques !

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