Accueil mise à jour le 15 octobre, 2007 Connaître saint Jacques. Comprendre Compostelle. survol du site Page précédente
 

Pèlerins de Compostelle au temps de Louis XIV et Louis XV

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les relations entre la France et l'Espagne n'ont pas toujours été amènes, pourtant malgré une courte période d'interdiction (1717-1721 env.) les pèlerins ont continué à aller à Compostelle. Deux raisons à cela : l'Espagne reste un bastion catholique face au protestantisme et les prescriptions du concile de Trente (1545-1563) ont condamné beaucoup de dévotions locales. Des pèlerins, souvent d'origine modeste, se pressent à Compostelle désertée par la noblesse. Toutes les folies médiévales, honnies des Protestants, sont dorénavant interdites, les saints d'identité douteuse sont oubliés. L'Eglise encadre le peuple au plus près. C'est le début du « grand renfermement » qui vise à cacher les pauvres, la pauvreté étant devenue un vice. Au temps des guerres de Louis XIV qui ont ruiné la France, ces pauvres gens deviennent de plus en plus nombreux et les réglementations des pèlerinages les visent tout particulièrement.


Voir aussi Compostelle ou Cythère


Qui sont ces pèlerins ?

En Europe, après l'apaisement des querelles religieuses, les pèlerinages à Compostelle ont continué vers cette Espagne qui seule avait su rester très catholique. Une Espagne qui, en 1626, avait été très près d’abandonner saint Jacques comme patron au profit de sainte Thérèse d’Avila ! Compostelle a tant et tant lutté, tant et tant produit et diffusé de livres ou d’images que le sanctuaire se releva grandi et plus connu que jamais. Mais qui court les routes ? Des catholiques convaincus, allant prier en Galice un saint Jacques qui, ailleurs, avait disparu des sanctuaires qui lui étaient voués. L’Espagne n’était-elle pas restée le seul pays à n’avoir pas été touché par le Protestantisme ? Mais souvent aussi de pauvres hères, de ceux que l’hospitalier d’Issoudun qualifie déjà, en 1578, de « pèlerin de Saint-Jacques qui s’est battu avec d’autres gueux ». De ceux que Jacques Callot, graveur célèbre du début du XVIIe siècle, met en costume de pèlerin sous le titre de « Gueux ». Car le pèlerinage est lié à l’errance, à la pauvreté et à la délinquance.
L’Eglise s’efforce d’encadrer ces pèlerins, qu’elle connaît bien. Elle les incite à partir dans des buts essentiellement pieux, et leur donne des exemples édifiants. Dans un souci évident de catéchèse, en 1650, l’abbé des Feuillants de Saint-Martin-lez-Limoges retrouve une pierre tombale médiévale couverte de deux gisants allongés côte-à-côte. Dans cette tombe, deux squelettes dans lesquels il voit immédiatement deux pèlerins de Compostelle (notre époque n’a rien inventé, où toute tombe contenant une coquille est immanquablement attribuée à un pèlerin mort sur un chemin de Saint-Jacques). L’abbé fit transporter le tout à l’entrée de l’église qu’il venait de construire et l’accompagna de d'une épitaphe, jolie légende à la gloire d’un jeune couple mort sur le chemin de Saint-Jacques.

 

Les informations sur le nombre et l'origine des pèlerins sont rares.
Dominique Rajon a fait une recherche dans les registres hospitaliers de l'hôtel-Dieu "Notre Dame de Pitié du Pont du Rhône" de Lyon - l'hôtel-Dieu actuel - conservés aux Archives des Hospices Civils de Lyon. Ses résultats permettent de rencontrer quelques "pèlerins" de passage en cet hôpital.
Martine Battrel a recensé ceux qui sont passés à l'hôtel des Rois Catholiques à Compostelle entre 1630 et 1655. Les tableaux extraits de son mémoire de Maîtrise à l'Université François Rabelais, Tours, 1978 indiquent
- le nombre de pèlerins étrangers répartis par pays d'origine,soit 1039 personnes en 25 ans,
- la répartition par régions d'origine des 675 pèlerins français.

Réglementations royales

Vint le temps des guerres d’Espagne avec Louis XIV. Chaque trêve conclue ramène l’euphorie. Le 7 août 1660, 800 pèlerins de Saint-Jacques processionnent à Paris, couronnés de fleurs et, dit le chroniqueur Loret, « montrent plus de réjouissances que jamais car la paix avec l’Espagne facilite le pèlerinage. Ils banquètent ». Mais peu après le roi constate que « plusieurs soi-disant pèlerins partent à Saint-Jacques en Galice, Notre-Dame de Lorette et autres lieux saints hors du royaume en quittant parents, femmes et enfants, en laissant leur apprentissage » tout cela dans un « esprit de libertinage ». Certains, dit-il, se font mendiants tandis que d’autres « s’établissent dans des pays étrangers où ils trompent des femmes qu’ils épousent au préjudice des femmes légitimes qu’ils ont laissées en France ». Il ne souhaite certainement pas voir partir des gens susceptibles d’être enrôlés dans une armée ennemie, ce qui se fait couramment. En conséquence de quoi il demande, dès 1665, que ces pèlerins ne sortent du royaume que dûment autorisés par des papiers officiels. Sans doute pas trop obéi, il renouvelle ces obligations en 1671 et 1686.

Mais des pèlerins de plus en plus nombreux continuent de quitter le royaume pour courir les sanctuaires, sans être toujours munis des autorisations nécessaires. Papiers, sans-papiers ? En 1717, les relations avec l'Espagne s'étant détériorées, le Régent publie cette fois une interdiction totale des pèlerinages hors du Royaume. Les raisons invoquées sont les risques de conscription forcée en Espagne et la désertion des soldats français. Ce texte est largement diffusé dans tout le royaume. La pratique des pèlerinages en Espagne reprend progressivement à partir de 1721 avec l'amélioration des relations entre les souverains. L'interdiction sera levée par le roi Louis XV en 1738. Il reprend les textes du Régent et ceux de son grand-père Louis XIV et menace les contrevenants du carcan et des galères, sans doute parce que les fuites des malheureux se font de plus en plus fréquentes, fuites devant la misère ou devant la conscription. Car le pèlerinage à Compostelle connaît un succès sans pareil, ainsi qu’en témoignent les nombreux livrets de «Chansons de pèlerins» vendus à très bon marché par les colporteurs.
Voir les textes des réglementations réglementation des pèlerinages

Figures de pèlerins

Jean Bonnecaze

En 1748, Jean Bonnecaze, sans papiers ni argent, se joint à un groupe de trois garçons munis, eux, des passeports nécessaires et quitte Pardies (Pyrénées-Atlantiques, ar. Oloron-Sainte-Marie, c. Monein). Son costume n’a aucun rapport avec les costumes de Cour : un béret et pas de chaussures, un sac qui lui scie le dos et lui provoque des saignements de nez, etc … Un costume semblable à celui des pèlerins reçus à l’hôtel-Dieu de Lyon, à peu près à la même époque, vêtus d’un « malotru pourpoint ou méchante chemise, chapiau, soulier ou le reste de peu de valeur ». Grâce à « un jeune pèlerin du côté d’Auch », Bonnecaze échappe à un enrôlement forcé dans l’armée. Faim, froid, eau, pluie, fièvre, poux, punaises, ils ont tout subi. Une recette pour guérir de la fièvre : une grosse poignée d’orties avec lesquelles on lui « fustige les reins à merveille », ce qui fait souffrir «comme un malheureux» mais s’avère efficace ! Tous les pèlerins n’ont pas la même chance que Jean Bonnecaze qui a pu, malgré toutes ses peines, aller et revenir sans fâcheuse rencontre avec la police. Ils sont nombreux à avoir maille à partir avec la police qui pourchasse les errants, en voici des exemples.

Jacques Agnès dit Chailloué

En 1748, une instruction est ouverte au Parlement de Rouen au sujet d’un assassinat. Le signalement de quatre « particuliers » est reçu par le prévôt général de Caen qui met en alerte les cavaliers de la Maréchaussée. Le 8 août, ils repèrent un « particulier… de la taille de quatre pieds six pouces, marqué de la petite vérole, aux cheveux un peu frisés châtain brun âgé de 34 ou 35 ans ». Il s’agit de Jacques Agnès dit Chailloué, natif et habitant Champeaux à 2 lieues de Mortagne (Mortagne-au-Perche, Orne). Ils l’arrêtent comme « mendiant vagabond valide, sous la forme de Pèlerin ». Il a sur lui « 13 livres, 3 sols, en 2 pièces de trois livres, 2 pièces de 24 sols marqués en liards » ainsi qu’une boite en fer blanc contenant « seize pièces d’écriture en papier dont quelques unes sont en plusieurs morceaux ». Jacques Agnès, muni de papiers, semble donc arrêté simplement pour vagabondage. Il lui faut donc prouver que « pèlerin » est un métier qu’il exerce à plein temps, ce qu’il détaille. Depuis 8 ou 9 ans qu’il voyage, il a entrepris le voyage de Saint-Jacques en Galice en son nom propre, ce qui a duré 8 mois. « Il y retourna aussitôt pour feu Charles Marie qui lui donna 10 écus avant son départ, les 10 autres à son retour, car il avait grand dévotion pour ce pèlerinage qu’il ne pouvait entreprendre lui-même ». Depuis, il est allé à Notre-Dame de Lorette en 1744 et au Mont Saint-Michel. L’année précédente il est allé à Saint-Claude et à Sainte Marie-Madeleine en Provence d’où il est revenu par Sainte-Renne et par la Bourgogne avant de rentrer au mois de mars dernier ; de là il est reparti presque aussitôt pour aller à Sainte-Barbe en Auge. Au mois de mai, il est allé en pèlerinage à la Vierge noire de la Délivrande (au nord de Caen). Il rentré à Champeaux où le nommé Pierre Gay de la paroisse de Bazoches lui donna 7 francs pour refaire ce pèlerinage à sa place et faire dire des Evangiles. C’est au cours de ce pèlerinage qu’il fut arrêté.

Comme il pourrait être l’assassin de Rouen, on lui demande depuis quand il n’y est pas allé : dix ans. Le lieutenant lui rappelle que le vagabondage est interdit, ce qui « est d’autant moins tolérable qu’à un autre, qu’il est fort et vigoureux, capable de travailler et de gagner sa vie ». Il lui demande « si ce n’est pas le libertinage qui lui a fait embrasser la vie mendiante ». La réponse de Jacques Agnès dit Chailloué est immédiate : « C’est par pure dévotion ». Le Lieutenant lui rappelle que « les pèlerinages ne se peuvent faire hors le royaume sans permission », ce à quoi le prévenu répond « qu’il a pris des passeports de Mr le curé de Gesvre pour cet effet ». Jacques Agnès reste emprisonné deux mois, au cours desquels des vérifications sont entreprises et qui, toutes, confirment que « c’est un fort honeste homme, n’ayant d’autre deffaut que de voiager sans cesse, mais pour des pèlerinages pour luy et pour les autres ». Il est libéré mais sous condition de « se retirer dans le lieu de son origine » et on le prévient « qu’il sera puni suivant la rigueur des ordonnances s’il est repris avant ». Comme le témoignent également les exemples suivants, il ne suffit donc pas d’être muni de papiers attestant de l’état de pèlerin car la maréchaussée se méfie des vagabonds qui se font passer comme tels. La rigueur de certains officiers de police dépasse même les ordonnances royales.

Les pèlerins de Saint-Etienne-en-Forez arrêtés à Auch

Déjà en 1774, deux honnêtes jeunes gens de Saint-Etienne avaient été arrêtés, sans qu’on en comprenne vraiment les raisons. Le 15 juillet de cette année, deux jeunes «ouvriers de Saint-Etienne-en-Forez» ont été arrêtés à Auch comme « errants et vagabonds ». Avaient-ils oublié de se munir des papiers officiels ? Leur jeune âge les faisaient-ils croire en rupture de ban ? On ne sait. Claude Blanc, dix-huit ans, « éperonnier » (Littré : celui qui fait des éperons, des mors, des étriers, etc) de son métier et Médard Dervieu, seize ans, étaient pourtant d’honnêtes pèlerins, partis à Compostelle à la suite d’un vœu. Ils sont partis début juin et sont donc en prison depuis une bonne quinzaine de jours quand arrivent enfin des certificats officiels attestant de la pureté de leurs intentions. Qu’est-il advenu d’eux ? Leur famille supplie l’officier de police de « leur accorder les assistances et les passeports nécessaires pour accomplir leurs pèlerinages s’ils sont dans le désir de le poursuivre ». Ont-ils continué ? Il ne reste rien d’autre dans les archives qui nous permette de les suivre. L’imagination seule peut inventer une suite… Ils étaient pourtant munis des certificats requis.

Quatre pèlerins arrêtés à Vierzon

A Vierzon, quatre pèlerins sont arrêtés entre 1772 et 1774 (Arch. dép. Cher, B 2480, B2482, B. 4514), tous se déclarant mendiants.
Le premier, Joseph Milani est même mendiant en toute bonne foi puisqu’il se présente de lui-même chez le procureur du roi et lui demande la permission de mendier en déclarant « qu'il serait dans le cas, faute de cette permission, de faire un mauvais coup sur sa route ». On appelle le cavalier de la maréchaussée de Berry et on arrête l'individu. Il est bien muni de papiers signés à Rome, Naples, Venise, Milan, Innsbruck, Cadix, Lisbonne et déclare qu'il revient de Compostelle et se dirige vers Paris.
Le second, Clément Barset revient de Compostelle. Il est arrêté dans la grande rue où il mendiait. Qui est-il ? Il se dit herboriste, âgé de 61 ans. Il a pour papiers un certificat de confession et de communion daté de Saint-Jacques, le 9 novembre 1771 et ses passeports (Rome, Compostelle, Pampelune, Lisbonne…). Dans son sac, 10 morceaux de pain et 18 sols. Dans une petite sacoche de parchemin, des morceaux de mine qu'il déclare être utiles pour les maux de tête.
Le troisième est un Espagnol de 30 ans qui revient de Compostelle et se déclare en route pour Rome où il va lui aussi en mendiant. A la question « pourquoi il s’est écarté de sa route ? », il répond que « ne pouvant pas se faire entendre sur la route, on l’a égaré ». Il est porteur d’un certificat de pèlerinage daté de Compostelle.
Le quatrième pèlerin n’a aucun papier ni passeport : Antoine Flamant, 58 ans, se déclare sans profession ni demeure fixe, natif de Mons en Hainault. Il raconte sa vie : « Ayant perdu sa mère à l’âge de 6 ans il a été élevé dans une métairie à 3 lieues de Mons jusqu’à l’âge de 26 ans et qu’il s’est mis en route pour parcourir les pays, qu’il a été à St. Jacques et qu’en revenant il s’est engagé dans les troupes d’Espagne où il est resté 25 ans, que ne pouvant s’y plaire il a quitté pour retourner dans son pays chercher des connaissances de son père ou de sa mère, qu’il a été obligé de mendier sa vie ». On ne connaît pas la suite de ces arrestations. Antoine Flamant fut-il puni du carcan ou des galères ?

Les pèlerins de Montblanc arrêtés à Saint-Palais

On connaît un peu mieux la suite donnée, en 1777, à l’arrestation de cinq pèlerins de Montblanc (Hérault, ar. Béziers, c. Servian). La police à Saint-Palais les a emprisonnés au dépôt de mendicité de Pau où ils ont été dépouillés de tous leurs effets. L’officier de police convient que « si on appelle effets des papiers, des bourdons et des chaperons de cuir, je me suis fait une loi d'ôter à tous ces gens-là autant que j'en trouverai et que je ne leur rendrai jamais, les déchirant de suite et les faisant brûler pour leur faire voir par là qu'ils sont traités encore très doucement, puisque les ordonnances du roi concernant les pèlerinages, condamnent les pèlerins aux galères perpétuelles ».Ce fonctionnaire zélé, lui non plus, n’a pas bien lu le texte. Il a néanmoins libéré les malheureux, en oubliant de leur rendre l’argent que leurs familles leur avaient envoyé ! Il faut l’énergique intervention des autorités de Béziers et d’Auch, qui feignent d’ailleurs de croire que les « misérables marchaient sans passeports », pour que l’argent leur soit rendu. On colporte en effet partout que certains pèlerins, même munis de passeports « n’en sont pas moins de vrais brigands ». La peur du pauvre et de l’étranger grandit avec la dureté des temps.

Voir des extraits des originaux de ces documents : ragers.html

Combien de pèlerins de Compostelle sur les routes ?

De l’examen des comptabilités hospitalières de Dax ou Pau et des pèlerins enregistrés à Roncevaux il ressort que quantité de ces pèlerins ne savaient même pas donner le but de leur pèlerinage, le pourcentage des pèlerins déclarant aller à Saint-Jacques ne dépassant pas 15 %, presque toujours réunis en petits groupes et tous réduits à la mendicité. Impossible de reconnaître les pèlerins des pauvres, puisqu’on ne compte que les rations distribuées, sans distinguer les uns des autres : une trentaine par jour en moyenne pendant la première moitié du XVIIIe siècle, puis quatre ou cinq seulement en moyenne dans la dernière décennie. A l’hôpital Saint-Jean d’Oviedo, entre 1795 et 1802, ce sont 857 jacquets qui ont été reçus, soit une bonne centaine par an dont l’immense majorité était composée d’Espagnols. Parmi les étrangers, se comptaient quelques Français, Italiens, Portugais, Allemands et Prussiens, Flamands, Suisses, des Mexicains et même un Turc converti…

Il apparaît en résumé que, du XVIIe au XIXe siècle, il y a toujours eu sur les routes des hommes se déclarant pèlerins. Beaucoup sans doute ont rêvé de Compostelle. Tous ceux qui se mettaient en route n'y sont pas arrivés. Leur mémoire est restée plus vivante que ne le laisse supposer leurs traces historiques.

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